Outils IA · 8 min · 2026-09-29 · Par Équipe MaitriseLIA

God’s Eye View : ça ressemble à du renseignement classifié, c’est de l’open data

Une interface sombre, un plan de ville en 3D, des véhicules étiquetés, et trois mots en haut à gauche : TOP SECRET // SI-TK // NOFORN. Tout est faux sauf les données — qui, elles, sont publiques. Ce que God’s Eye View révèle n’est pas ce que les services secrets peuvent faire, mais ce que n’importe qui peut déjà faire.

God’s Eye View : un globe 3D photoréaliste qui agrège des signaux publics — avions, navires, satellites
Crédit photo : Unsplash

TL;DR — God’s Eye View en une minute

  • Ce que c’est : un globe 3D photoréaliste (MIT, 44 777 étoiles en 99 jours, soit 452 par jour) qui rassemble des signaux publics — avions, navires, satellites, séismes, caméras — sur une seule carte explorable.
  • L’esthétique : une interface qui affiche « TOP SECRET », des coordonnées et des relevés de classification militaire. C’est du décor, et l’auteur l’assume.
  • Le vrai sujet : rien n’est classifié. Tout ce que tu vois est déjà accessible à n’importe qui. C’est bien plus troublant que le fantasme.
  • Le détail que les extraits vidéo effacent : le trafic routier que tu vois bouger est simulé, pas suivi.
  • Le piège à connaître : le code est sous licence MIT, les données ne le sont pas.
  • Notre verdict : marque-page — spectaculaire et instructif, sans usage professionnel pour la plupart des gens.

Une interface sombre, un plan de ville en trois dimensions, des véhicules étiquetés qui circulent, et en haut à gauche trois mots qui font tout le travail : TOP SECRET // SI-TK // NOFORN. C’est la nomenclature réelle de classification du renseignement américain. L’écran ressemble à une salle d’opérations.

Et c’est exactement ce que son auteur voulait. Voici la phrase qu’il a écrite dans son dépôt, et elle résume tout le projet :

La moitié de la magie, c’est que ça ressemble à un cockpit interdit. L’autre moitié, c’est que chaque ligne de code est inspectable.

Ce que c’est réellement

God’s Eye View est un globe terrestre en trois dimensions, construit sur les tuiles photoréalistes de Google Maps via le moteur Cesium, sur lequel viennent se superposer des flux de données ouvertes :

  • Les avions — transpondeurs ADS-B, via OpenSky et adsb.lol. Chaque appareil de ligne diffuse en clair sa position, son altitude et son cap. N’importe qui peut les recevoir avec une antenne à trente euros.
  • Les navires — balises AIS, obligatoires pour les navires marchands.
  • Les satellites — éléments orbitaux publiés par CelesTrak.
  • Les séismes — relevés de l’institut géologique américain.
  • Des caméras publiques, des données de villes, des stations de vélos en libre-service.

Tu peux suivre un vol précis, entrer dans le cockpit et voir le terrain défiler sous l’appareil, lister tout ce qui se trouve dans un rayon de 250 kilomètres autour d’un point, ou piloter l’ensemble à la voix.

Le projet a atteint la première place des tendances GitHub, en quotidien et en hebdomadaire, et prolonge une série vidéo suivie par des millions de personnes. Brendan Eich, le créateur de JavaScript, l’a commenté publiquement.

Le détail que les extraits vidéo ne montrent jamais

Sur la plupart des vidéos qui circulent, on voit des véhicules se déplacer dans les rues, avec des étiquettes qui les suivent. L’effet est saisissant : on croit assister à du suivi de voitures en direct.

La documentation du projet dit autre chose, noir sur blanc :

  • Le trafic est simulé le long de routes réelles, à partir de données de circulation agrégées.
  • Les positions de caméras et les trajectoires de lancement sont des estimations grossières.

Les avions, les navires, les satellites et les séismes sont réels. La circulation urbaine ne l’est pas. Ce n’est pas un mensonge du projet — c’est écrit dans sa documentation — mais c’est systématiquement gommé quand l’image est reprise ailleurs.

La différence est loin d’être cosmétique : elle sépare une visualisation de données ouvertes d’une surveillance de personnes. God’s Eye View est la première chose. Il ne suit personne.

Le piège de licence — et cette fois, dans l’autre sens

L’interface de programmation de GitHub classait ce dépôt en licence non déterminée. C’est le signal qui nous a permis d’attraper quatre pièges ce mois-ci : une clause interdisant la revente ajoutée à une licence permissive, une licence maison déguisée, et deux projets dont le cœur est ouvert mais dont un répertoire entier est commercial.

Nous avons donc lu le fichier de licence en entier, et pas ses premières lignes.

Ce n’est pas un piège. C’est l’inverse. Le code est sous licence MIT, sans restriction. Et l’auteur a ajouté quarante lignes pour expliquer, jeu de données par jeu de données, que les données ne sont pas couvertes :

Jeu de donnéesLicenceConséquence
---------
Carte des câbles sous-marinsCC BY-NC-SA 3.0usage commercial interdit
Centres de données et barragesODbL 1.0attribution et partage à l’identique
Imagerie d’inondationCC BY-NC 4.0pas de commercial sans accord
Relevés d’incendiesdomaine publiccitation demandée
Flux en directconditions propres à chaque fournisseurtes propres identifiants

Sa conclusion, telle qu’elle est écrite : *si tu utilises ce projet commercialement, retire ces fichiers ou obtiens une licence commerciale.*

Retiens la règle, elle vaut bien au-delà de ce projet : « dépôt sous licence MIT » ne signifie pas « projet réutilisable ». Le code, les données et les modèles trois dimensions peuvent relever de trois régimes différents dans un même dossier. Ici, un auteur a pris le temps de tout documenter avec les chemins de fichiers exacts. C’est suffisamment rare pour être signalé — et c’est le standard auquel il faudrait tenir les autres.

Ce que ce projet dit vraiment

Le fantasme du reel, c’est « regardez ce que les services secrets peuvent faire ». La réalité est plus dérangeante : regardez ce que n’importe qui peut déjà faire, gratuitement, dans un navigateur.

Chaque avion de ligne annonce sa position en clair. Chaque navire marchand aussi. Les orbites des satellites sont publiées. Les séismes sont ouverts. Pris isolément, chacun de ces flux paraît anodin et technique. Réunis sur une même carte, ils composent une image que l’on croyait réservée à des États.

Ce n’est pas le logiciel qui est extraordinaire. C’est la quantité de signal déjà public — et le fait qu’il ait suffi d’une bonne interface pour que tout le monde s’en aperçoive.

Points de vigilance

  • L’activité retombe. Le rythme des contributions est passé de 304 à 142 puis 40 par semaine. Le pic viral est derrière.
  • Le contributeur principal n’est pas le propriétaire du dépôt : 386 contributions pour l’un, 57 pour l’autre. À surveiller si le premier se retire.
  • En revanche la maintenance est saine : 220 questions fermées contre 80 ouvertes, soit 73 % de résolution. C’est très au-dessus de ce que nous mesurons habituellement.
  • 189 propositions de correctifs attendent d’être intégrées.

Notre verdict : marque-page

Notre échelle : Installer / À tester / À suivre / Marque-page / Ignorer.

God’s Eye View est un marque-page : à voir absolument, à montrer, à comprendre — mais sans usage professionnel pour la plupart des lecteurs. Ce n’est pas un outil de travail, c’est une démonstration. Une très bonne.

Si tu veux simplement le voir tourner, il démarre sans aucune clé et s’installe en une commande. Les clés ne servent qu’à enrichir certaines couches.

Et si tu ne devais retenir qu’une chose : ce n’est pas l’outil qui devrait t’étonner, c’est ce qui était déjà public avant lui.

Sources

  1. God’s Eye View — dépôt GitHub (bilawalsidhu)
  2. God’s Eye View — site officiel

À propos de l'auteur

Équipe MaitriseLIA

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